Définition
La littĂ©rature post-coloniale regroupe les Ćuvres produites par des auteurs issus d'anciennes colonies, Ă©crites aprĂšs les indĂ©pendances (annĂ©es 1960). Elle interroge les consĂ©quences de la colonisation, les dĂ©sillusions et les questions d'identitĂ©.
Distinction : La NĂ©gritude (1930-1960) cĂ©lĂšbre l'identitĂ© noire FACE au colonisateur. La littĂ©rature post-coloniale (1960â) examine ce qui vient APRĂS : corruption, nĂ©o-colonialisme, mondialisation.
Les grandes figures
Ahmadou Kourouma (1927â2003) â CĂŽte d'Ivoire
Les soleils des indépendances (1968) : premier roman à dénoncer les régimes post-indépendance. Kourouma « africanise » le français en y introduisant la syntaxe malinké. Allah n'est pas obligé (2000) raconte la guerre via un enfant-soldat.
Alain Mabanckou (1966â) â Congo
Verre cassĂ© (2005), MĂ©moires de porc-Ă©pic (Prix Renaudot 2006). Ăcriture humoristique, critique sociale par l'absurde.
Fatou Diome (1968â) â SĂ©nĂ©gal
Le Ventre de l'Atlantique (2003) : roman emblĂ©matique sur l'immigration et le rĂȘve europĂ©en vu depuis le SĂ©nĂ©gal.
LĂ©onora Miano (1973â) â Cameroun
Explore la mémoire de l'esclavage, l'identité afro-descendante et la condition féminine.
ThĂšmes majeurs
- Désillusions de l'indépendance : corruption, dictatures, néo-colonialisme économique
- Immigration : rĂȘve europĂ©en, dĂ©racinement, double culture
- Identité hybride : entre deux cultures, ni complÚtement africain ni occidental
- La langue : écrire en français tout en « africanisant » la langue
- Mémoire : esclavage, colonisation, traditions orales
Pour le BAC : Ces auteurs sont trÚs appréciés au BAC sénégalais. Citez-les en dissertation !
Autres figures incontournables
Sony Labou Tansi (1947â1995) â Congo
La Vie et demie (1979) : roman de la dictature africaine poussĂ©e jusqu'Ă l'absurde. Le « Guide Providentiel » fait tuer Martial, mais celui-ci refuse de mourir et hante le pouvoir pendant des gĂ©nĂ©rations. Ăcriture violente, hallucinĂ©e, qui mĂȘle rĂ©alisme magique et satire politique. Sony Labou Tansi invente un style unique, Ă mi-chemin entre Kafka et la tradition orale congolaise.
Emmanuel Dongala (1941â) â Congo
Johnny Chien MĂ©chant (2002) : rĂ©cit de la guerre civile Ă travers deux voix â un enfant-soldat et une jeune fille qui fuit les combats. Le double regard permet de montrer la guerre de l'intĂ©rieur (le bourreau) et de l'extĂ©rieur (la victime). Ă rapprocher d'Allah n'est pas obligĂ© de Kourouma.
Boubacar Boris Diop (1946â) â SĂ©nĂ©gal
Murambi, le livre des ossements (2000) : roman sur le génocide rwandais. Diop, envoyé au Rwanda avec d'autres écrivains africains, écrit un texte sobre et déchirant sur le devoir de mémoire. Il choisit ensuite d'écrire en wolof (Doomi Golo, 2003), acte politique : écrire dans sa propre langue.
Extrait analysé : Fatou Diome
Partir, c'Ă©tait le mot magique. Partir en France. Mais partir, c'est aussi mourir un peu. Mourir Ă sa langue, Ă ses amis, Ă l'odeur du thiĂ©boudienne qui flotte dans la rue, au rire des enfants qui jouent au foot pieds nus sur le sable. Partir, c'est accepter de devenir invisible. En France, on ne vous voit pas. On voit un Noir, un immigrĂ©, un problĂšme. Jamais un frĂšre, un voisin, un ĂȘtre humain.
Fatou Diome, Le Ventre de l'Atlantique, 2003 (extrait adapté)
Analyse : L'anaphore de « Partir » structure le passage comme une litanie, un chant de départ qui est aussi un chant de deuil. La figure du polyptote (« partir / mourir ») établit une équivalence entre émigration et mort symbolique. Les détails sensoriels (« odeur du thiéboudienne », « rire des enfants », « pieds nus sur le sable ») ancrent le texte dans la réalité sénégalaise et rendent le déchirement concret, physique.
La derniÚre phrase opÚre un renversement de perspective : le regard se retourne vers la France, qui ne voit pas l'individu mais une catégorie (« un Noir, un immigré, un problÚme »). L'accumulation ternaire (procédé récurrent chez Diome) dénonce la déshumanisation. Le passage du « on » impersonnel au « vous » interpelle directement le lecteur.
Procédés à retenir : Anaphore, polyptote, accumulation ternaire, détails sensoriels, renversement de perspective, interpellation du lecteur. Ce texte est idéal pour une dissertation sur l'immigration OU sur le roman engagé.
Chronologie de la littérature africaine francophone
- 1930-1940 : Naissance de la Négritude (Césaire, Senghor, Damas à Paris)
- 1948 : Anthologie de la nouvelle poĂ©sie nĂšgre et malgache (Senghor) â prĂ©face de Sartre « OrphĂ©e noir »
- 1953 : Camara Laye, L'Enfant noir â rĂ©cit d'apprentissage, nostalgie du pays natal
- 1956 : Mongo Beti, Le pauvre Christ de Bomba â critique de la mission coloniale
- 1960 : IndĂ©pendances â SembĂšne, Les bouts de bois de Dieu
- 1968 : Kourouma, Les soleils des indĂ©pendances â naissance du roman post-colonial
- 1979 : Mariama BĂą, Une si longue lettre + Sony Labou Tansi, La Vie et demie
- 2000s : Mabanckou, Fatou Diome, Dongala â mondialisation, immigration, humour
- 2010s-2020s : Mohamed Mbougar Sarr (Prix Goncourt 2021), Abdoulaye Elimane Kane â nouvelle gĂ©nĂ©ration
Procédés d'écriture post-coloniaux
Les auteurs post-coloniaux ne se contentent pas de raconter l'Afrique â ils inventent une Ă©criture propre :
- L'africanisation du français : Kourouma introduit la syntaxe malinkĂ© dans le français (« il n'avait pas soutenu un petit rhume » = il est mort). Le français n'est plus la langue du maĂźtre â il devient un outil mallĂ©able
- L'oralité : Le narrateur-griot s'adresse à un cercle d'auditeurs. ParenthÚses, interpellations, digressions miment la parole vivante. Mabanckou écrit Verre cassé en une seule phrase sans point final
- L'humour comme arme : Mabanckou, Kourouma et Sony Labou Tansi utilisent l'ironie et l'absurde pour critiquer le pouvoir sans sombrer dans le pathos
- Le rĂ©alisme magique : Sony Labou Tansi mĂȘle rĂ©el et fantastique (Martial refuse de mourir). Mabanckou fait parler un porc-Ă©pic. Les frontiĂšres entre vivants et morts sont poreuses â reflĂ©tant les cosmogonies africaines
- La polyphonie : Plusieurs voix narratives. Dongala alterne enfant-soldat et jeune fille. Mariama Bù fait entendre Ramatoulaye mais aussi, en creux, la société qui la juge
Sujets BAC possibles
« La littérature africaine est-elle nécessairement engagée ? »
- I. Oui : SembÚne (lutte ouvriÚre), Césaire (anti-colonialisme), Mariama Bù (féminisme)
- II. Pas seulement : Mabanckou revendique le droit à l'humour. Camara Laye décrit l'enfance sans militantisme. La littérature africaine est aussi lyrique, intimiste, ludique
- III. L'engagement se renouvelle : Mbougar Sarr et Fatou Diome traitent des questions universelles â immigration, identitĂ©, mĂ©moire
« Ăcrire en français quand on est africain : contrainte ou libertĂ© ? »
- I. Contrainte : langue du colonisateur, imposée. Ngugi wa Thiong'o refuse d'écrire en anglais
- II. LibertĂ© : Kourouma plie le français au malinkĂ©. « Je ne suis pas un Ă©crivain francophone â je suis un Ă©crivain qui Ă©crit en français » (Mabanckou)
- III. Vers le multilinguisme : Boris Diop écrit en wolof (Doomi Golo). L'avenir est dans la coexistence des langues
đ Ă retenir
- PĂ©riode : 1960 â aujourd'hui
- Auteurs : Kourouma, Mabanckou, Fatou Diome, Miano, Sony Labou Tansi, Dongala, Boris Diop
- ThÚmes : Désillusion, immigration, identité hybride, langue, mémoire
- Procédés : Africanisation du français, oralité, humour, réalisme magique, polyphonie
- Goncourt 2021 : Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrÚte mémoire des hommes
Négritude vs Post-colonialisme : tableau comparatif
- NĂ©gritude (1930-1960) : RĂ©habilitation de l'identitĂ© noire, cĂ©lĂ©bration des valeurs africaines FACE au colonisateur â Senghor, CĂ©saire, Damas
- Post-colonialisme (1960â) : Critique des indĂ©pendances, dĂ©sillusion, identitĂ© hybride, mondialisation â Kourouma, Mabanckou, Fatou Diome
Continuité : La Négritude a posé les fondations identitaires ; la littérature post-coloniale les questionne et les complexifie. Mabanckou écrit : « Je ne suis pas un écrivain africain, je suis un écrivain. » C'est le dépassement de la Négritude, non son rejet.