Texte étudié
Sembène Ousmane, Les bouts de bois de Dieu, 1960 (extrait — la marche des femmes)
Les femmes marchaient. Elles marchaient depuis l'aube. Derrière elles, les toits de Thiès avaient disparu. Devant, l'horizon s'ouvrait, immense, plat, brûlé par le soleil. Elles marchaient, silencieuses, déterminées. Penda, en tête, ne se retournait pas. Elle savait que les autres suivaient. Le bruit de leurs pieds nus sur la latérite était comme un tambour sourd, régulier, obstiné. Les enfants, attachés dans le dos, dormaient ou pleuraient. Mais les femmes marchaient. Elles marchaient vers Dakar. Vers la justice. Vers la dignité. Elles étaient les bouts de bois de Dieu, et les bouts de bois de Dieu ne connaissent pas la peur.
Introduction
Amorce : La littérature africaine engagée naît avec les indépendances et la volonté de raconter les luttes du peuple africain. Sembène Ousmane (1923-2007), écrivain et cinéaste sénégalais, est surnommé « l'aîné des anciens » du cinéma africain.
Présentation : Les bouts de bois de Dieu (1960) raconte la grève des cheminots du Dakar-Niger en 1947-1948. Cet extrait se situe au climax du roman : les femmes de Thiès décident de marcher jusqu'à Dakar (70 km) pour soutenir leurs maris grévistes.
Problématique : Comment Sembène fait-il de la marche des femmes un acte héroïque et politique qui dépasse le cadre de la grève pour devenir un symbole de dignité universelle ?
Plan : I. Une écriture épique de la marche — II. Les femmes, héroïnes de la lutte — III. La portée symbolique et politique
Axe I — Une écriture épique de la marche
- L'anaphore : « Elles marchaient » est répété 4 fois — le rythme obstiné de la phrase mime le rythme de la marche. Chaque répétition est un pas supplémentaire
- Le registre épique : « l'horizon immense, plat, brûlé par le soleil » — paysage démesuré, hostile, que les femmes affrontent. La chaleur, la distance, la fatigue sont des adversaires épiques
- La comparaison sonore : « Le bruit de leurs pieds nus sur la latérite était comme un tambour sourd » — le son des pas devient musique guerrière, rythme de résistance. Le tambour est aussi un symbole culturel africain : communication, rassemblement
- Les phrases courtes : « Silencieuses. Déterminées. » — le style est dépouillé, sans ornement, comme la marche elle-même. La simplicité renforce la puissance
Axe II — Les femmes, héroïnes de la lutte
- Penda, figure de leader : « en tête, ne se retournait pas » — le personnage de Penda incarne le courage et la détermination. Elle ne doute pas. Son regard est tourné vers l'avant, vers l'avenir
- Le collectif féminin : les femmes ne sont pas individualisées (sauf Penda) — elles forment un corps collectif, une force commune. « Elle savait que les autres suivaient » : la confiance lie le groupe
- Les enfants : « attachés dans le dos, dormaient ou pleuraient » — détail réaliste qui rappelle que ces femmes sont aussi mères. Elles marchent avec le poids de la vie sur le dos. La maternité n'est pas un obstacle mais une force supplémentaire
- Renversement des rôles : traditionnellement, les femmes restent au foyer pendant que les hommes luttent. Ici, ce sont les femmes qui prennent l'initiative et marchent vers la victoire. Sembène opère un renversement féministe avant la lettre
Axe III — Portée symbolique et politique
- La marche comme métaphore : « Vers Dakar. Vers la justice. Vers la dignité. » — la gradation en trois termes élève le trajet géographique (Thiès → Dakar) en parcours symbolique (injustice → justice → dignité). Chaque pas est un acte politique
- Le titre du roman : « les bouts de bois de Dieu » = les êtres humains en wolof. Affirmer que les humains sont créés par Dieu, c'est refuser leur déshumanisation par le colonisateur. « Les bouts de bois de Dieu ne connaissent pas la peur » : phrase-manifeste
- Portée anticoloniale : la grève est dirigée contre l'administration coloniale française. La marche des femmes est un acte de désobéissance collective qui préfigure les mouvements d'indépendance
- Portée universelle : cette marche évoque toutes les marches de protestation de l'histoire : la Marche du sel de Gandhi (1930), la marche de Selma (1965). Sembène inscrit la lutte africaine dans l'histoire universelle de la résistance
Conclusion
Bilan : Cet extrait condense la puissance de l'écriture de Sembène : un style épique dépouillé (anaphore, rythme, comparaisons fortes), des personnages féminins héroïques (Penda, le collectif des marcheuses), et une dimension symbolique qui transforme un événement historique local en récit universel de dignité.
Ouverture : On peut rapprocher cette marche de celle de Texaco de Patrick Chamoiseau (1992, Martinique) ou des récits de résistance féminine chez Mariama Bâ. La figure de Penda annonce les héroïnes de la littérature africaine contemporaine : Ramatoulaye (Mariama Bâ), Salie (Fatou Diome).
📝 À retenir
- Auteur : Sembène Ousmane (1923-2007), Sénégal, écrivain et cinéaste
- Œuvre : Les bouts de bois de Dieu (1960), grève des cheminots 1947-1948
- Procédés : Anaphore, registre épique, comparaison, phrases courtes, gradation
- Thèmes : Lutte ouvrière, colonialisme, héroïsme féminin, dignité, solidarité
- Citation : « Les bouts de bois de Dieu ne connaissent pas la peur »
Banque d'exemples — Roman engagé africain : Kourouma (Les soleils des indépendances), Mariama Bâ (Une si longue lettre), Camara Laye (L'Enfant noir), Mongo Beti (Le pauvre Christ de Bomba), Fatou Diome (Le Ventre de l'Atlantique). Croisez avec les Français : Hugo (Les Misérables), Zola (Germinal), Camus (L'Étranger).
⚠️ Pièges à éviter — Commentaire composé
- Ne pas confondre narrateur et auteur (Sembène ≠ le narrateur omniscient)
- Ne pas se contenter de dire « le texte est émouvant » — montrer PAR QUELS PROCÉDÉS
- Ne pas oublier l'ouverture en conclusion : rapprocher le texte d'une autre œuvre
- Toujours nommer les figures de style utilisées (anaphore, comparaison, gradation…)